Analyse de l’étude n°1

Analyse de l’étude n°1

Branches de pin

Au moins, on ne pourra pas dire que ce titre soit « putaclic »… Nous allons ici faire une analyse de la première étude scientifique recevable de la microkinésithérapie, intitulée « Traitement du syndrome du côlon irritable: l’impact de la microkinésithérapie ».

Histoire

L’origine

Cette étude est un essai clinique réalisé en 1983. On peut retrouver une copie du papier original en annexe de ce mémoire universitaire, page 95.

Il s’agit de la seule étude recevable, c’est à dire présentant un résultat interprétable, de la microkinésithérapie, jusqu’en 2016 (année durant laquelle une 2ème étude recevable fut produite).

Pendant 33 ans, cette étude fut la seule réellement citée par tous les microkinésithérapeutes lorsqu’ils s’aventuraient à parler de preuve scientifique.

Il semble qu’elle soit apparu dans le numéro 14 de « MK France », le magazine des masseurs kinésithérapeutes de France, en 2000 (source). Malheureusement, je n’ai trouvé aucune information à propos de ce magazine.

Elle n’était cependant publiée dans aucune revue scientifique, ce qui rendait sa visibilité, faible, et son accessibilité, difficile.

La publication

En 2017, 34 ans plus tard, surprise : l’étude est publiée dans la revue « Journal of Complementary and Integrative Medicine » (JCIM).

Il s’agit d’une revue trimestrielle sur les médecines complémentaires, publiée par De Gruyter depuis 2004. Malheureusement, il ne s’agit pas d’une revue à comité de lecture. Aucun expert ne relit les articles, ce qui aurait apporté un gros plus.

A ne pas confondre avec une autre revue au nom similaire : « Journal of Alternative and Complementary Medicine » (JACM), qui traite également des médecines complémentaires, mais qui, elle, est à comité de lecture, et possède en conséquence un facteur d’impact bien plus élevé.

La revue reçoit l’article de 4 pages le 22 Juin 2015, et l’accepte le 24 février 2017 pour son « Volume 14 Issue 2 – June 2017 ».

On peut consulter l’article en ligne sur le site de l’éditeur, ici, mais il en coûte 30 euros pour les non abonnées. La publication est uniquement en anglais.

Heureusement, Microkiné France a mis la version française en accès libre sur son site, au format PDF (lien). La version française n’inclue pas les dernières parties « aknowledgement » et « references », présentes dans la revue en anglais.

Différences entre les deux versions

La version publiée fût complétement réécrite.

Titre de 1983 : Kinésithérapie et fonctions viscérales – une expérimentation en double aveugle sur les colopathies fonctionnelles.

Titre de 2017 : Managing irritable bowel syndrome: The impact of micro-physiotherapy / Traitement du syndrome du côlon irritable: l’impact de la microkinésithérapie.

  • Les 2 figures de 1983 ont été retirées.
  • Les dates ont été retirées. Impossible de savoir que l’essai fut mené en 1983, après un essai préliminaire en 1982.
  • La version de 1983 contient un petit cadre publicitaire pour la formation en microkinésithérapie, qui fait très « kitsch » vu aujourd’hui.
  • La version de 1983 fait 2 pages, la version de 2017 en fait 4
  • La version de 2017 cite nombre de références, 46 pour être exact (quasiment aucune faite en 1983)
  • La version de 1983 apporte un peu plus de détails dans les explications relatives à l’essai clinique
  • La version de 2017 fait plus de promotion pour les médecines alternatives et complémentaires, et la microkinésithérapie : les 2 pages de plus sont consacrées à cela.

Les 2 études concluent à un apport positif de la microkinésithérapie dans le cas des colopathies fonctionnelles, mais le document de 1983 ajoute également : « Cette étude permet de conclure à l’inutilité de multiplier les séances ». Ce point ne fut pas repris dans la publication de 2017.

Analyse

Sujet de l’étude

L’étude porte sur les effets de la microkinésithérapie sur les symptômes du syndrome du colon irritable (SCI).

Le profil des symptômes varie selon les patients mais on retrouve douleur ou gène abdominale chronique, constipation, diarrhée, gonflements, lenteur digestive…

Les causes sont encore mal comprises, malgré une large part de la population touchée en Europe et aux Etats-Unis.

Forme (publication 2017)

Il s’agit d’un papier très court : moins de 2 pages, auxquelles l’auteur a ajouté une page d’introduction et une page de discussion, n’ayant pas vraiment de rapport avec l’étude, mais portant plutôt sur la promotion de la MAC (médecine alternative complémentaire) et de la microkinésithérapie.

Une page et demi est consacrée à la méthode mise en place pour l’essai, une demi page pour présenter les résultats.

Il est conclu que : « Dans cette étude, nous avons démontré qu’une technique de microkinésithérapie améliorait les symptômes chez les patients atteints de SCI. »

Application des 10 commandements

[1] Essai contrôlé

Oui, il y a un groupe témoin d’une taille comparable au groupe expérimental (29 sujets).

[2] Répartition aléatoire

Oui, la publication déclare un essai randomisé. Le document de 1983 indique un « tirage au sort équilibré (table de permutation au hasard) par série de 6.

[3] Double aveugle

Oui, la publication déclare un double aveugle. Le document de 1983 précise :

  • aveugle (1) : les sujets ne savent pas si ils reçoivent un placebo (ici un massage doux de la zone abdominale, a priori sans effet), ou une véritable intervention de la microkinésithérapie.
  • aveugle (2) : le gastro-entérologue recueillant les résultats, en inspectant l’amélioration de l’état des sujets, ne sait pas si le sujet à reçu un placebo, ou le traitement réel.

[4] Calcul du nombre de sujets nécessaires

Non, aucun calcul n’est mentionné. Il semblerait que l’étude rassemble autant de sujets que possible, mais il n’est rien dit sur la pertinence ou signifiance de l’échantillon d’une taille de 60 sujets.

[5] Définition claire de la population

Oui.

[6] Un critère principal d’évaluation unique et pertinent

Non. Il y a des critères relativement biens définis, mais ils sont trop nombreux : 10 critères répartis en 2 groupes. Cela induit un problème d’inflation du risque α. En effet, pour chaque sujet, il va falloir tester chaque critère pour voir si il y a amélioration ou pas. Cette multiplicité des tests pose problème.

En définissant un seuil de risque α = 0.05 (comme c’est le cas dans cette étude), si l’on teste les 10 critères pour arriver au résultat, alors il faut rectifier α. Plusieurs méthodes existent pour cela. En utilisant Dunn-Sidak ou Bonferroni (le plus simple), on arrive a α = 0.005. Avec un tel seuil, les résultats de l’études deviennent statistiquement non significatifs (voir [9]).

[7] Analyse en intention de traiter

Hm. Un sujet disparait au cours de l’essai, entre les 2 séances de traitement.

[8] Analyse en fin d’essai sur la totalité des patients

Oui, analyse faite à la fin. Il y a aussi une analyse intermédiaire (après la 1ère séance), mais il ne devrait pas y avoir de risque d’effet Yule-Simpson car les groupes analysés restent les même.

[9] Différence statistiquement significative

Les résultats sont présentés comme statistiquement significatifs, après utilisation du test de Pearson χ2 (khi-deux) et un seuil de risque défini sur α = 0.05 (5%). La publication montre ainsi un p = 0,005 après la 1ère séance, et p = 0,007 après la deuxième séance.

Le document de 1983 ne n’affiche pas de tels chiffres, car la valeur de p est calculée, non pas avec un simple test de Pearson, mais en utilisant une correction de Yates, en raison des faibles effectifs (moins de 10 personnes rapportant « pas d’effet » après une séance de microkiné). En conséquence, les valeurs de p sont plus élevées : p = 0,010 après la 1ère séance, et p = 0,014 après la 2ème séance.

[10] Différence cliniquement signifiante

Inconnu. Aucune DMCI n’est définie (différence minimale cliniquement intéressante). Les notions d’amélioration ou d’aggravation de la classification des résultats ne sont pas quantifiées, ni échelonnées. Nous ne savons pas si il y a eu des disparitions de symptômes, ni combien, ni si c’étaient seulement de minuscules améliorations, ou bien des améliorations affectant effectivement le quotidien des sujets.

Liens d’intérêts

Patrice Benini est déclaré comme auteur de la publication (page 1 « Patrice Benini is the corresponding author »).

Cependant, malgré le fait qu’il soit le co-fondateur de la méthode qu’il teste (et donc a bien tout intérêt a promouvoir celle-ci), aucun lien d’intérêt n’est déclaré, ni dans la section « acknowledgement », ni nul part, et il n’est jamais mentionné qui est Benini, ou Grosjean, par rapport à la microkinésithérapie.

Citations

Un des moyens de gagner en reconnaissance pour un auteur et son article, et de se voir cité dans d’autre articles.

Un peu comme un site web est classé dans Google en fonction du nombre de liens pointant vers lui depuis d’autres sites.

Par exemple, un des articles les plus cité de l’histoire, sur une base de 58 millions d’articles recensés, décrivant une méthode pour calculer la quantité de protéines dans une solution, en 1951, dépasse aujourd’hui les 305000 citations (source).

L’article microkiné analysé ici a, jusqu’à aujourd’hui, été cité 4 fois (source).

Allons voir les 4 articles ayant fait une citation, afin de voir un peu quelle partie utile de l’étude a le plus intéressé d’autres chercheurs.

Une revue systématique sur les effets de la kinésithérapie sur des sujets atteints de SCI

Source : Publication du 24 Juin 2021 de la revue espagnole Fisioterapia. Article en espagnol accessible pour 31,5$.

Voilà qui semble intéressant ! On va peut être pouvoir voir comment les résultat de la microkinésithérapie se placent, par rapport aux autres méthodes ayant pour but de soulager des symptômes du SCI.

Une revue systématique est un travail de collecte, d’évaluation critique et de synthèse des connaissances existantes sur une question donnée. Ce n’est pas aussi bien qu’une méta-analyse, qui fait en plus la synthèse statistique de tout ça, mais c’est déjà très intéressant.

Pas moins de 2036 articles sont passés en revue. Tous prétendant avoir testé un moyen efficace de soulager les symptômes du SCI.

A la fin du processus d’analyse par critères d’inclusion/exclusion, seulement 7 articles furent retenues.

L’article sur la microkinésithérapie ne fait pas partie de ces derniers. Déception.

Alors, pourquoi cette revue le cite-t-elle ? Allons voir, en fin d’article on retrouve les références, dont :

  1. Grosjean D, Benini P, Carayon P. Managing irritable bowel syndrome: The impact of micro-physiotherapy. J Complement Integr Med. 2017;14:2015—44, http://dx.doi.org/10.1515/jcim-2015-0044.

Il suffit maintenant de retrouver dans l’article, cette référence numéro 3.

On la retrouve en début d’introduction, pour dire, à propos du SCI :

« Certaines études estiment qu’il affecte environ 25 % de la population européenne et américaine (3) »

puis

« Son étiologie n’est pas claire (3) »

Il n’est donc aucunement question de microkinésithérapie, et la citation est utilisée pour donner des informations de base sur le SCI, qui elles mêmes proviennent d’autres références citées dans l’article cité.

Bref, un bon exemple de pratique douteuse de la citation.

Effet de l’ATL-III sur les cellules interstitielles de rats atteints de constipation

Source : Tropical Journal of Pharmaceutical Research Vol.18 No. 6

Le titre emballe un peu moins que le précédent, mais bon, l’article est en anglais, et gratuit.

Référence numéro 27, utilisée comme source pour :

« L’ENS est un système nerveux intra-muros complet dans le tractus gastro-intestinal qui régule le mouvement alimentaire de manière indépendante [27]. »

Cela ne parle en rien de la microkinésithérapie. On dirait que c’est utilisé comme source pour définir l’ENS.

Mais qu’est-ce que l’ENS ? L’article en lui même n’en parle pas en dehors de cette seule phrase, et le sigle n’est pas expliqué… de plus, on ne retrouve aucune mention de ce sigle dans l’article microkiné non plus !

Une recherche sur internet nous révèle que cela signifie « enteric nervous system » (système nerveux entérique).

En recherchant ces mots dans l’article microkiné, on les trouve effectivement mentionné dans l’introduction et la discussion, sans que cela ait un rapport avec l’essai en microkinésithérapie lui-même. D’ailleurs, l’article utilise d’autres références pour sourcer ses allusion à l’ENS…

Encore une citation dont la légitimité semble douteuse.

Bénéfice potentiel de la médecine complémentaire dans le syndrome du côlon irritable : méta-analyse

Source : Clinical Gastroentology and Hepatology 2021; 1538-1553 , publié par l’AGA (American Gastroentological Association)

Un article en anglais, accessible gratuitement.

Ah ! Une méta-analyse, le top ! Peut être va-t-on enfin pouvoir voir comment les résultats de la microkinésithérapie se placent, par rapport aux autres méthodes ayant pour but de soulager des symptômes du SCI.

Ils partent de 2825 articles, et après filtrage, en retiennent 66. Et, bonne nouvelle : l’article microkiné figure parmi ces derniers ! Elle fait partie des 6 articles du groupe « studies of body-based therapy with effect on overall response ».

Ils trouvent des résultats bénéfiques dans les thérapies basées sur le corps-esprit, les herbes, ou les suppléments alimentaires (meilleur qu’un placebo, mais avec un faible niveau de preuve). Il ne trouve aucun résultats significatifs du côté des thérapie manuelles ou énergétiques. Ouch.

L’article microkiné est en référence 42. La référence est utilisée dans le paragraphe consacré à l’efficacité des thérapies manuelles, « Efficacy of Body-Based Therapy », sur la 3ème page. Seule la deuxième moitié du paragraphe concerne le groupe d’articles incluant la microkiné. Il est seulement mentionnée qu’elle est la étude de son groupe ne faisant pas intervenir de relaxation, mais que cela n’avait pas d’importance.

Une citation légitime donc, dans cette méta-analyse qui conclue à l’absence d’efficacité signifiante prouvée des thérapie manuelles pour soulager des symptômes du SCI.

Au delà de la citation, et de la conclusion, on peut regarder quelques détails, par curiosité :

  • La méthode de double aveugle décrit dans l’article microkiné a été jugé « à haut risque de biais » lors de l’analyse du risque de biais. Les autres points ont été jugé à risque faible ou moyen, pour un risque global jugé « moyen ».
  • Parmi les autres études du groupe « body-based » dans lesquelles la microkiné était placée, on retrouve :
    • Ostéopathie viscérale
    • Training autogène
    • Relaxation fonctionnelle
    • PMR (progressive muscle relaxation), gestion du stress
  • Sur le forest plot (le graphique en forêt), la microkiné montre le meilleur résultat statistique de son groupe avec un Risk Ratio de 2.02 [comprendre].
  • L’immense majorité des 66 études présentent des résultats statistiques médiocres
  • Si vous avez des troubles du système digestif, et souhaitez utiliser la médecine alternative, alors, d’après cette méta-analyse, votre meilleure chance d’obtenir des résultats positifs est d’utiliser un traitement à base d’herbe médicinale de la médecine traditionnelle chinoise.

Diagnostic différentiel médical manuel et thérapie chez les nourrissons et les enfants

Source : eBook ISBN: 978-3-662-60781-7

Il s’agit d’un livre en allemands à plus de 60 euros que je ne me suis pas procuré.

Les auteurs sont affiliés à des associations de thérapie manuelle et ostéopathique. Il est probable qu’ils citent la microkinésithérapie comme un traitement « doux » possible pour aider les jeunes enfants ayant des troubles du système digestif.

Conclusion

Cette étude faillit à démontrer clairement une efficacité notable de la microkinésithérapie.

La raison principale de cet échec est le trop grand nombre de critères, et, surtout, l’absence de donnée quant à la quantifications des améliorations déclarées (il n’est pas dit que les résultats soient cliniquement signifiants).

Cependant, si je me trouvais en 1983, je trouverais à cette étude un aspect très encourageant. En effet, le protocole expérimental coche nombre de bonnes cases, ce qui est très rare dans le domaine de la médecine alternative (voyez les milliers d’études existantes, rejetées lors de revues systématiques). Je me dirais que la microkinésithérapie est sur la bonne voie, et qu’en continuant dans ses démarches scientifiques, elle finirait par découvrir, et publier de grandes choses.

Malheureusement, nous sommes en 2021 à l’heure où j’écris ces lignes, et je sais que la microkinésithérapie n’a plus fait d’essai clinique durant les décennies qui suivirent, à tel point que la meilleure chose qu’elle trouve à publier en 2017, reste cette étude de 1983.

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